Angèle, la narratrice, a tué son mari d’un coup de trophée sportif sur la tête lorsqu’elle a découvert qu’il portait un slip vert - lui qui ne portait que ceux qu’elle lui achetait, blancs, toujours blancs. L’impulsivité et l’apparente gratuité de son geste la font considérer comme folle. Elle est placée en défense sociale dans l’attente de son procès. Ce long monologue intérieur nous fournit bien des raisons à ce crime : la relation fusionnelle de Jean avec sa mère toxique et envahissante, sa probable infidélité... Il a été si fréquent dans l’histoire des femmes qu’elles se voient assignées à la folie dès qu’elles dérogent à l’ordre patriarcal qu’on ne peut s’empêcher de voir dans ce roman une intention profondément féministe.
L’intrigue explore les raisons profondes de ce passage à l’acte ; le suspense naît de cette tension intérieure. De quoi Angèle est-elle coupable ? Féministe et assumé comme tel par l’autrice, "Et la vie est à prendre" donne la parole à une femme, déjà. Il s’intéresse au vécu intérieur d’une femme au bord de la rupture plutôt qu’au regard social porté sur elle. Le suspense naît de son expérience subjective, de ses émotions, de ses limites psychiques — et non d’un héros masculin venant expliquer ou sauver la situation.
Nathalie Nottet questionne aussi l’illégitimité sociale de la violence de la femme, scandaleuse aux yeux de la société, dérangeante et encore trop souvent médicalisée. Mais Angèle n’est pas une victime : si son passage à l’acte est le résultat tragique d’une histoire – de couple, de famille - où elle a peu existé, elle en revendique l’entière responsabilité. Le titre lui-même, "Et la vie est à prendre", peut se lire comme une affirmation de réappropriation de soi : malgré l’effondrement, malgré la violence ou la peur, il reste une possibilité d’existence choisie.
En ce sens, le livre appartient à une veine de romans contemporains où l’intime, le trauma et la colère féminine deviennent des moteurs narratifs aussi puissants que l’intrigue criminelle. Citons par exemple Gone Girl, de Gillian Flynn, qui joue avec les attentes sexistes autour de la “bonne épouse” et de la “victime crédible”. Ou encore Derrière la haine de Barbara Abel, où sous le thriller domestique, l’autrice met en scène des tensions liées à la maternité, au contrôle social et aux frustrations féminines. On pense aussi, bien sûr, à Virginie Despentes, pour qui la colère féminine devient moteur narratif et politique.